[EDIT : Cette histoire s'est appelée Sans Raison ni Sens pendant un an... Elle change de titre pour s'appeler Le Visage de L'Ennemi. Merci à Odea pour sa franchise quand je lui ai dit que je n'aimais plus le premier titre et qu'elle m'a répondu qu'il était en effet à chier :p Et merci à elle de m'avoir accompagnée tout au long de la recherche d'un nouveau titre.]
Hello les gens !
Bon. On est à l'aube d'une aventure. Enfin moi, je le suis (stress et tremblements). Une aventure longue d'un prologue, dix chapitres (normalement. Six sont déjà écrits) et un épilogue. Cette histoire représente beaucoup de choses pour moi, sur plusieurs niveaux. J'espère tout simplement qu'elle vous plaira.
Elle entre dans le cadre du Challenge du Collectif Noname "Hier encore" avec comme thème un UA plaçant nos héros préférés entre - 3000 et les années 1970. J'ai choisi pour cette fic un Sherlock né en 1920 en Sicile. On commence en 1934. La suite est dans le résumé et, obviously, dans les prochains chapitres.
C'est une période ardue à laquelle je m'attaque, d'autant que je place tout ça en France (dans ma ville natale, histoire de n'avoir que la variable 'temps' à géré en pouvant me baser sur mes connaissances en termes d'espace, et parce que cette région jouissait d'un statut particulier sous l'occupation allemande). Être neutre sur l'époque de la Seconde Guerre mondiale est... compliqué à bien des égards. En écrivant, j'essaie de laisser de côté mon regard sur la question, et je laisse à mes personnages la responsabilité de leurs pensées et de leurs préjugés... et, quand je dis ça, vous savez déjà tous que bien sûr que ma propre vision des choses va transparaître et qu'en vrai je ne dégage pas du tout ma responsabilité des actes et propos de mes personnages. J'essaie juste d'en faire le reflet d'une époque et d'une situation données. J'espère que ce que je pourrai mettre dans cette histoire ne sera pas interprété différemment de ce que j'ai voulu dire, ni choquant. Je ne pense honnêtement pas, mais je ne suis pas dans la tête de tout le monde et je suis consciente qu'écrire sur cette période est délicat, à bien des titres, et réveille des sensibilités différentes chez chacun liées à des histoires personnelles et d'identité.
J'ai fait beaucoup de recherches. J'espère sincèrement que les incohérences historiques qu'il reste forcément seront excusables. Et que vous me pardonnerez les écarts volontaires que j'ai choisi de faire parce que l'enchaînement des événements fictifs l'exigeaient. Je vais essayer de donner quelques informations historiques en plus, à la fin des chapitres, notamment sur les anecdotes historiques peu connues que je vais mêler au fil des événements fictifs. Et à propos des personnages ayant réellement existé et desquels je me suis inspirée pour tel ou tel personnages (j'ai hésité entre utiliser les noms réels et des noms fictifs, mais les détournant de ce qu'ils étaient, je préfère mettre la distance et simplement vous en parler dans des notes, ça me paraît BEAUCOUP plus respectueux que de les impliquer dans des scènes inventées, que les personnages relatés soient des héros ou des atroces connards, ou les deux à la fois).
Enfin, quelques warnings s'imposent : un Sherlock jeté dans la France occupée par l'Allemagne ? Oui, il y aura de la violence. Forcément. De la brutalité aussi, des pensées nauséabondes, des idéaux noirs, de la haine. Je suis foncièrement contre la violence gratuite dans les histoires (rien que pour moi parce que je déteste écrire la violence et la haine). Il n'y aura donc pas de description intensément glauque, ni d'événements relatés dont la violence pourrait être évitée vis-à-vis du déroulement de l'histoire, et le drame et la tragédie seront "légers" par rapport à ce qu'on peut attendre d'une telle époque. Mais il y a de la violence quand même. Et le rating M est là pour ça et pour des scènes de sexe explicites.
Je remercie énormément Elie Bluebell pour sa bêta-lecture et les incohérences qu'elle a su pointer du doigt et me faire corriger. Merci, petit lapin :)
Et après avoir encore une fois explosé mon record de longueur de note d'auteure (relue moult fois pour être sûre de ne rien oublier...), je vous laisse lire.
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(Pour info, "Scergliocchi" se lit en gros "Cherlioki")
Prologue
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Scergliocchi était âgé de quatorze ans et deux cent trente-six jours, la nuit où son frère se jeta dans sa chambre en ouvrant la porte à la volée d'une façon qui ne lui ressemblait pas et le secoua sans ménagement pour le sortir du lit.
« Lève-toi. Presto. »
Le visage de Mirko-Fausto était pâle, nota Scergliocchi dans un état de demi-sommeil. Et l'ombre au fond de ses yeux foncés ressemblait à de la frayeur. Mirko-Fausto n'était jamais effrayé. Mais sa voix trembla quand il ajouta sur un ton qu'il parvint à rendre tranchant malgré tout :
« Prends quelques vêtements et pars. »
Tout comme il détestait qu'on le fasse répéter, le plus jeune n'aimait pas faire répéter les autres. Surtout quand les autres étaient son aîné qui lui rappelait toujours qu'il était stupide, alors que c'était lui le plus stupide des deux. Et pourtant, Scergliocchi ne put que croasser un :
« Quoi ?
- Tu dois partir. Il y a un train dans vingt minutes. Ils ne pourront pas t'avoir si tu y vas maintenant. Presto ! »
Scergliocchi se leva, trouva à tâtons ses vêtements et commença à les enfiler. Il ne sentait plus les brumes de sommeil qui l'avaient étreint jusque-là. À la place, une boule blanche et sourde qui paralysait ses pensées et qu'il fut contraint de nommer 'peur'.
« Qui ? demanda-t-il finalement. Qui voudrait m'avoir ? »
Mirko-Fausto le regarda avec son regard qui signifiait Tu es stupide. Parce que c'était en effet une question stupide. L'aîné lui répondit plutôt :
« Tu vas devoir changer de prénom.
- Mais j'aime bien Scergliocchi, protesta bêtement le plus jeune, parce qu'il ne comprenait pas – parce qu'il ne voulait pas comprendre, plutôt. Tu sais, il y a ''gli occhi,'' ''les yeux'' dedans et-
- Tu parles correctement l'Anglais, n'est-ce pas ? À partir de maintenant, tu n'es plus Scergliocchi Olomese, le fils d'Antonio Olomese. Tu seras... Sherlock. Sherlock Holmes. Un immigré venu du Royaume-Uni.
- C'est stupide. Pourquoi y aurait-il un immigré du Royaume-Uni, là où j'irai ? Ils sont encore plus rares en Italie que quelqu'un qui s'appelle Scergliocchi Olom- Oh. Je ne reste pas en Italie. Je pars pour où ?
- Pour la France. Nous y avons une tante dans un petit village. Elle s'appelle Alberta. Tiens, le papier avec son adresse. Tu parles bien Français aussi, ça ne fera donc pas trop de gros changements à assimiler, n'est-ce pas ? Tu es capable de parler Français avec l'accent britannique ?
- Je peux parler Français avec l'accent Français, répondit Scergliocchi avec humeur en rassemblant quelques affaires qu'il fourra dans un sac. Ce sera plus simple ainsi. Nous n'aurons qu'à prétendre que nous sommes arrivés en France quand j'étais encore petit et personne ne nous posera de question. »
Mirko-Fausto lui envoya un sourire crispé et le plus jeune sentit tous les muscles de son corps se tendre instantanément :
« Tu ne viens pas. Tu ne viens pas avec moi, » dit-il en plissant les yeux. « Mais... et toi ? S'ils veulent s'en prendre à moi, toi aussi tu es en dang-
- J'ai vingt-et-un ans, Scergliocchi. Il ne m'arrivera rien. Toi, tu en as quatorze, alors tu dois partir. Maintenant.
- Quatorze ans et deux cent trente-six jours, » corrigea Scergliocchi d'une voix basse, en laissant tomber son regard sur ses pieds.
« Oui. Tu es grand. Tout ira bien.
- Évidemment. »
Mirko-Fausto lui envoya un nouveau sourire. Scergliocchi haïssait ce sourire. C'était un sourire stupide sur le visage stupide de quelqu'un de stupide.
« Évidemment, » répéta son frère aîné. « Tu as pris tout ce dont tu pourrais avoir besoin pour le voyage ? Parfait. À la gare, à présent. »
Scergliocchi ne dit rien, sentit la pression de la main de son frère sur son épaule. Il n'aimait pas sa prévenance. Il n'aimait pas sa douceur. Il n'aimait pas l'absence de pique dans sa voix. Il détestait ce Mirko-Fausto qui était gentil et doux et effrayé. Mirko-Fausto n'avait pas le droit d'être effrayé.
Ils marchèrent en silence à pas pressés. Scergliocchi s'était arrêté un instant sur le palier de sa chambre pour faire demi-tour et prendre le médaillon accroché à un clou sur la poutre porteuse qui traversait étrangement sa chambre de haut en bas, pile au milieu de la pièce, et qu'il aimait tant dans son incongruité. Il avait fourré sans ménagement le bijou dans ses affaires avant de suivre Mirko-Fausto dans la cour.
La rue était froide et silencieuse. Ils pouvaient deviner les premières lueurs du jour, au-dessus des ardoises écaillées qui couvraient le Café de Signore Ligliano. Scergliocchi comprit soudain que c'était la dernière fois qu'il voyait cette rue, le Café et toutes ces maisons qu'il avait observé avec tant d'ennui depuis son école plus buissonnière qu'assidue. C'était un environnement qu'il connaissait par cœur et qui avait constitué son terrain d'expérimentations et de jeu. Il s'aperçut avec une gorge désagréablement serrée que ce paysage lui manquerait, alors qu'il avait toujours voulu quitter cette ville, cette île et ce pays depuis qu'il avait appris à marcher. Il avait l'impression de voir des ombres furtives dans l'obscurité des porches. Il s'attendait à entendre un coup de feu à tout moment.
Ne sois pas stupide, claqua dans sa tête une voix qui ressemblait terriblement à celle de Mirko-Fausto. N'invente pas des peurs irrationnelles là où il n'y en a pas. Oui mais voilà : elles n'avaient rien d'irrationnel, ces peurs.
Le train était sur le point de partir. Mirko-Fausto le jeta dedans avec sa valise et l'étui de son accordéon - «Tu es sûr que tu veux l'emmener avec toi ? Il a de la valeur, il risque de te créer des ennuis si des gens veulent te le voler. » Le visage de son frère lui sembla soudain beaucoup moins crispé alors que Scergliocchi le regardait depuis la portière ouverte. Il ne savait pas très bien ce qu'il convenait de faire dans un cas comme celui-là.
« Et Papa ?
- Tout est de sa faute. Je verrai si je peux faire quelque chose pour lui. Sinon... »
La phrase en suspens aurait dû glacer Scergliocchi. Mais leur père était en réalité le cadet de ses soucis. Il songea juste brièvement à combien il était heureux, soudain, que leur mère fût morte deux ans plus tôt. Elle n'aurait jamais supporté de fuir ainsi et de s'adapter à l'exil dans un nouveau pays. Pas avec sa santé délicate. Et si elle était restée...
« Et toi ? demanda à nouveau l'adolescent.
- Moi... J'irai peut-être à Rome.
- Faire de la politique, » déduisit Scergliocchi. Il avait un peu deviné, aussi. Parce qu'il connaissait son frère.
Ce dernier eut l'idée très répréhensible de lui sourire avec étonnement et quelque chose qui ressemblait à de la tendresse et de la fierté – et qui écœura Scergliocchi. Qu'il fallût de telles circonstances pour que s'expriment ces témoins de ce que ressentait réellement Mirko-Fausto derrière les piques et la distance froide qu'il lui offrait habituellement donna la nausée au cadet.
« Oui. Pour y faire de la politique.
- C'est stupide. Tu devrais partir avec moi. Non, pas avec moi. Mais partir.
- Il faut qu'il reste des personnes sensées pour sortir ce pays de la folie dans laquelle il a plongé il y a quinze ans. De plus, je ne peux pas laisser Papa sans rien tenter pour lui.
- Si, tu peux, répondit obstinément Scergliocchi.
- N'insiste pas. Quand tu seras chez Zia Alberta, envoie-moi un télégramme, d'accord ? »
Scergliocchi ne répondit pas. Il boudait. Ou du moins essayait-il.
« Tu sais comment prendre le bateau pour l'Italie, au terminus ? »
Le cadet leva un sourcil qui signifiait clairement Me prendrais-tu pour un abruti ?
« Remember, » dit soudain son frère dans un Anglais à l'accent parfait. « You now are Sherlock Holmes. Scergliocchi doesn't exist anymore.
- Obviously. »
Mirko-Fausto lui tendit une enveloppe gonflée et Scergliocchi prit l'argent sans dire un mot. Il n'aimait pas ça. Il détestait ça. Tout ça.
Ils sursautèrent comme un seul homme quand une détonation déchira l'aube. Ce n'était que le mécanicien qui venait de claquer violemment la première porte, à l'autre bout du train, et qui remontait vers eux pour accomplir sa besogne à chaque wagon.
« Adieu, Sherlock. Be clever. »
Le cadet ne répondit pas. Il baissa les yeux, sauta en arrière quand la main de son frère frôla ses cheveux en bataille et regarda de ses yeux plissés le visage de Mirko-Fausto. Son aîné ne semblait même pas blessé par son geste. Juste... soulagé. De le voir partir. La porte claqua.
Scergliocchi ne s'assit pas auprès de la fenêtre pour regarder Mirko-Fausto jusqu'à ne plus pouvoir le voir. Il s'installa volontairement de l'autre côté du couloir sur les sièges en bois, regarda délibérément du côté opposé. Ça aurait pu être parce qu'il ne voulait pas que son frère le vît pleurer. Mais il ne pleurait pas. Il ne voulait simplement pas regarder Mirko-Fausto. Parce que Mirko-Fausto était stupide, très stupide de rester à Palermo.
Et puis c'était aussi parce que Mirko-Fausto, Palermo, la Sicile et, bientôt, l'Italie ne seraient plus rien pour lui. Plus sa vie, ni même son passé.
Il était Sherlock Holmes, et s'il voulait survivre, il devrait s'assurer de n'être rien d'autre. Un immigré anglais dans cette France qu'il aurait rejointe d'ici deux ou trois jours, selon sa chance. Tant pis pour « gli occhi » que son prénom improbable – autant que Mirko-Fausto – avait porté comme un présage, comme un cadeau que sa mère aux goûts extravagants lui avait offert à sa naissance.
Il fouilla dans ses affaires et serra le médaillon contre son cœur.
Il était Sherlock Holmes et il survivrait.
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A suivre